Vincent, François, Paul et les autres
Vincent, François, Paul et les autres, on les connaît.
La maison de campagne, les parties de foot foireuses, l'incendie de la baraque avec les bouteilles de butane, le gigot, Paul et sa bouteille et ses ambitions littéraires illusoires, Vincent, loser fragile sous des dehors de champion, François, le médecin imbuvable, Jean, le jeune boxeur ; enfin la famille qu'on va retrouver de temps en temps comme dans un vieux film de famille.
On a dit tout et plus que tout sur le film, la musique, les acteurs et le reste.
Que puis-je dire qui n'a pas été dit ? Rien.
Si... une chose. Parler du livre dont est tiré le film : La Grande Marrade, de Claude Néron, 1965.
Claude Néron ? Personne ne connaît.
Et pourtant...
Ce monsieur Néron publie en 1965 un gros livre de cinq cents pages, son premier, qui divise la critique. Malgré cela, j'ai tenu à retrouver nos garnements « dans le texte », si je puis dire. Prolonger le plaisir par un autre canal.
Erreur.
J'ai mis du temps à le lire et je ne suis même pas sûre de l'avoir vraiment lu en entier. Le style est suranné, emprunté à l'école célinienne, débordant, fatigant.
Et surtout, je n'ai retrouvé ni Vincent, ni François, ni Paul. Ni personne d'ailleurs.
Nos sympathiques personnages, à qui on pardonne les excès, les lâchetés et les mesquineries, étaient à l'origine un joli clan d'abrutis patentés : truands, rêveurs prétentieux, suicidaires, imbéciles et quelques autres spécimens à ne fréquenter que de loin.
Chez Sautet, on s'engueule autour du gigot. Chez Néron, on finit assez facilement à la morgue.
Juste pour vous donner une idée de la matière première : Paul est un intellectuel dont Néron peint avec délice la déchéance en termes philosophards. Les autres ne sont guère mieux servis. Un industriel de banlieue fait faillite et se fait sauter la cervelle ; un jeune marchand de légumes se met à la boxe et se laisse tuer sur le ring pour l'amour d'une idiote ; un ancien soldat d'Indochine finit souteneur, bandit, assassin, puis se tue avant d'être pris par la police ; le médecin, lui, devient très riche mais abondamment cocu et résigné à son triste état conjugal.
Finalement, c'est presque celui qui s'en sort le mieux.
Je suppose donc que le titre, La Grande Marrade, est ironique. On se marre de ces personnages odieux et pathétiques. Il y a bien quelques moments où l'on rit vraiment, mais quand on a tellement aimé l'œuvre de Sautet, on a parfois l'impression d'assister à un sacrilège.
Et pourtant, c'est bien de là qu'ils viennent.
Comment Sautet a-t-il pu tirer autant d'humanité d'un livre qui en contient si peu ?
Trois ans plus tôt, Sautet avait déjà adapté un autre roman de Néron, Max et les Ferrailleurs, avec Piccoli et Romy Schneider. Néron avait d'ailleurs participé au scénario, avec Sautet et Dabadie. Ils se connaissaient déjà bien.
Et le trio remet ça avec La Grande Marrade.
Mais tant pis pour lui, j'ai envie d'attribuer la famille que j'aime à Sautet et Dabadie, à leur élégance, leur humour et cette étrange tendresse qu'ils avaient pour les hommes quand ils se comportaient mal.
Si le cœur vous en dit, lisez La Grande Marrade. Peut-être y trouverez-vous ce que je n'y ai pas trouvé.
Moi, je me dépêche de retourner voir Vincent, François, Paul et les autres.
Et partager leur gigot.
