Je suis Chabert, le colonel Chabert. On m'a dit mort à la bataille d'Eylau, c'était plausible dans toute cette boucherie. Je ne suis pas mort, excusez-moi. C'est tout juste si maintenant on ne me le reproche pas. Bon, j'ai mis douze ans à revenir, mais j'ai mes raisons.
D'abord, j'aimerais qu'on m'explique Eylau. L'Empereur voulait une victoire, il l'a eue. Enfin, c'est ce qu'on a raconté à Paris. Moi, j'ai vu des hommes éventrés, des chevaux qui hurlaient, des blessés qui appelaient leur mère dans la neige. On ne savait même plus sur qui on marchait. Et au milieu de tout ça, il fallait charger. Alors nous avons chargé.
J'ai reçu un coup de sabre sur le crâne. On m'a ramassé avec les morts et jeté dans une fosse. Je ne reproche rien à mes hommes. Dans cette saloperie, distinguer un vivant d'un cadavre relevait déjà de l'exploit.
Mais l'Empereur, lui, a eu sa bataille. Les historiens auront leur victoire. Et moi, j'ai eu douze ans pour réfléchir à la gloire militaire.
J'ai fini par rentrer. Pas tout de suite, je vous l'accorde. J'ai été malade, misérable, j'ai couru après des gens qui me croyaient fou. Mais enfin, je suis rentré !
J'avais une femme. Je l'aimais. J'avais une maison, une fortune, des amis. Je ne m'attendais pas à retrouver le même monde après douze ans. Je ne suis pas complètement idiot. Mais je pensais tout de même que quelqu'un serait content de me revoir.
Eh bien non.
Ma femme s'est remariée. Elle est devenue comtesse Ferraud. Elle a des enfants, ma fortune et une vie parfaitement organisée autour de mon décès. Je suis arrivé là-dedans comme une mauvaise nouvelle.
Elle m'a reconnu, la bougresse ! C'est ça qui me rend fou. Elle m'a reconnu immédiatement. J'aurais préféré qu'elle me saute au cou, mais j'aurais même accepté qu'elle tombe dans les pommes. Quelque chose, enfin ! Une émotion ! Douze ans, tout de même !
Non. Elle a surtout compris que j'étais vivant.
Et que ça allait lui coûter cher.
Les autres ne valent guère mieux. Ceux qui me connaissaient ne me connaissent plus. Ceux qui me doivent quelque chose ont perdu la mémoire. Quant à ceux qui n'ont rien à me devoir, ils me conseillent de tourner la page.
Tourner la page !..
Je voudrais bien voir leur tête si je leur demandais de tourner la page sur leur femme, leur maison et leur nom.
Alors j'ai pris un avocat.
Et là, mes amis, j'ai découvert une autre armée. Des petits messieurs assis derrière des bureaux, qui ne chargent jamais personne, mais qui savent vous achever un homme avec un formulaire.
Il faut prouver que je suis Chabert.
Je suis Chabert !!
Non, il faut des témoins. Des actes. Des dates. Des signatures. Mon acte de décès existe, lui. Il est parfaitement en règle. On a beaucoup plus de facilité à établir que je suis mort qu'à reconnaître que je suis vivant.
Je leur ai montré ma cicatrice. Ils l'ont regardée avec intérêt. L'un d'eux m'a demandé si j'avais un document attestant les circonstances de ma blessure.
J'ai failli lui demander s'il souhaitait que je retrouve le Russe qui m'avait fendu le crâne.
Et pendant qu'on examine mon dossier, ma femme vit dans ma maison avec un autre homme. Mes biens changent de mains. Les années passent. Moi, j'attends dans des antichambres qu'un petit greffier veuille bien m'appeler par mon nom.
Je vais vous dire : j'ai survécu à Napoléon, aux Russes, à une fosse commune et à douze années de misère. Je ne suis pas certain de survivre à l'administration française.
Alors maintenant, il faudrait que ça s'arrange.
Parce que si ça continue, je vais finir par en tuer quelques-uns.
Je saurai au moins pourquoi j'irai en prison.
