
Le Petit Prince
Antoine de Saint-Exupéry
Figurez-vous que j'ai rencontré le Petit Prince.
Peut-être pas en vrai, peut-être en rêve, mais on a parlé.
Et voilà ce que nous nous sommes dit.
— Petit Prince, parle-moi de l'allumeur de réverbères.
— Je l'aimais bien.
— Pourtant, il passait son temps à allumer et éteindre son réverbère.
— C'était son travail.
— Même quand ça ne servait plus à rien ?
— Je lui ai demandé. Il m'a dit qu'il avait pris un engagement. Alors il faisait son devoir. Et puisque ça ne faisait de mal à personne, pourquoi ne pas le faire ?
— Tu appelles ça comment ?
— Le sens du devoir.
— Et le businessman ?
— Il comptait les étoiles.
— Pour quoi faire ?
— Pour être riche.
— Et après ?
— Après, il continuait à compter. Mais il en cherchait d'autres pour devenir encore plus riche.
— Et le vaniteux ?
— Il voulait qu'on l'admire.
— Ça fait plaisir d'être admiré.
— Oui.
— Alors ?
— Il n'avait personne à admirer. Alors être admiré le faisait exister.
Je me suis tue un instant.
— Et toi, Petit Prince, tu penses quoi de tout ça ?
— Je pense que les humains sont souvent malheureux, et que pour supporter ce poids certains ont besoin d'être, d'autres d'avoir, d'autres encore d'être regardés.
— Finalement, ton livre n'est pas vraiment un livre pour enfants.
— Je sais.
— Pourquoi tout le monde le croit ?
Il a haussé les épaules.
— Les grandes personnes sont comme ça.
Et puis je me suis réveillée.
Le Petit Prince était sur ma table de nuit.
Je l'ai regardé autrement.